A stunning natural phenomenon as sunrays pierce through fluffy clouds above a silhouetted forest.

Le petit conte de la paix

Un journal ne publie pas que des articles. Il est aussi lĂ  pour faire rĂȘver, pour amener Ă  explorer l’inconnu, mais avec un regard neuf, moins conforme qu’à l’habitude. En deux mots, il est aussi lĂ  pour raconter des histoires. Celle rĂ©digĂ©e ci-dessous nous aide Ă  ĂȘtre amenĂ©s Ă  des questionnements sur notre façon de vivre, Ă©tant aveugles de ce qu’il se passe sous notre nez.

MarlĂšne enleva son Ă©charpe. Bien que l’on Ă©tait en plein mois de novembre, la chaleur du mĂ©tro l’accablait et la faisait suer Ă  grosses gouttes. Elle y Ă©tait coincĂ©e depuis une demi-heure, le temps de traverser la ligne quatre, de Montparnasse Ă  Poissonniers. “BarbĂšs-Rochechouart”. Comme tous les jours, MarlĂšne se demanda quelle idĂ©e Ă©tait passĂ©e par la tĂȘte des programmateurs de la RATP quand ils durent enregistrer le nom des stations. “BarbĂšs-Rochechouart”. Ces ridicules tonalitĂ©s montantes et descendantes Ă©taient la risĂ©e de tous les touristes du monde Ă©tant un jour passĂ©s par Paris. Une fois de plus, elle manqua de glisser quand le train freina Ă  l’approche de la station. “Plus que deux !” pensa-t-elle, mi heureuse, mi-exaspĂ©rĂ©e. Une poignĂ©e de passagers entra dans son wagon, desquels un jeune homme, au faĂźte de son adolescence, au corps svelte et Ă  la mine lugubre.

***

Martin ne prĂ©sentait pas bien, il en Ă©tait conscient. VĂȘtu d’un gilet de velours -qui dans des temps immĂ©morables, avait du ĂȘtre noir, mais dont la vie Ă  la dure et l’utilisation massive avaient eu raison, pour ne laisser qu’un grisĂątre peu ragoutant- passĂ© par-dessus une chemise de bonne facture, mais aux manches Ă©limĂ©es, pendantes comme le lichen d’un arbre centenaire. Son monosourcil et son large nez laissaient deviner ses origines basques, tandis que sa dĂ©marche Ă©tait celle d’un ĂȘtre Ă©puisĂ©, Ă©crasĂ© par le poids de la vie.

***

MarlĂšne fixa son regard sur ce garçon Ă  l’aspect miteux. Elle remarqua les cheveux gras, mais bien coiffĂ©s, de quelqu’un qui fait attention Ă  son apparence sans en avoir les moyens. Le port de tĂȘte Ă©tait altier, noble, comme un geste de rĂ©bellion lancĂ© Ă  l’encontre de la sociĂ©tĂ©. Soudain, le garçon se leva, parcourut la foule de voyageurs d’un regard perçant, Ă©nigmatique. MarlĂšne se ressaisit. Le simple fait de plonger dans les yeux du jeune homme l’avait troublĂ©e, car c’était un voyage dans un puits de mĂ©lancolie et d’épreuves prĂ©coces. La tristesse du regard Ă©tait hypnotisante, et, un instant, l’air du wagon se figea, ainsi que tous ses bruits, et aucun passager ne put s’empĂȘcher d’attendre les paroles du garçon. “Mesdames, Messieurs, je me prĂ©sente : Martin, quinze ans. Mes parents sont dĂ©cĂ©dĂ©s suite Ă  un accident de voiture, il y a maintenant six mois. C’est pour cette raison que je suis aujourd’hui devant vous, car, ne pouvant me fier Ă  la charitĂ© du gouvernement, je suis forcĂ© de faire la manche afin d’obtenir les quelques piĂ©cettes me permettant de subvenir Ă  mes besoins jusqu’à demain matin.” Sur ce, il tendit sa casquette aux passagers, casquette qui ne fut remplie de guĂšre plus de vingt centimes. Il se rassit, et la vie reprit dans la voiture.

MarlĂšne, installĂ©e aux cĂŽtĂ©s du jeune homme, ne put s’empĂȘcher de lui demander oĂč il dormirait le soir venu. “Madame, vous vous mĂ©prenez !”, lança-t-il sur un ton ironique, avant de poursuivre : “Je ne suis pas sans domicile, et, bien que mon Ă©tat soit dĂ©plorable, je loge dans le Premier ! En effet, je partage un hĂŽtel particulier fait de carton et bĂąti sous le Pont Neuf, avec trois immigrĂ©s arabes qui ne sont visiblement pas assez bien pour Mr Macron !” Il lança le mot “arabe” comme un dĂ©fi, haut et fort, dĂ©fi destinĂ© Ă  qui oserait prĂ©tendre que la situation n’était que justice. “En effet,” reprit-il, “je ne bĂ©nĂ©ficie pas de l’accueil de la France, mon pays natal, mon pays d’origine depuis maintes gĂ©nĂ©rations, mais de celui de migrants, Gazaouis, Syriens, Égyptiens, qui partagent sans compter ce qu’ils n’ont pas, qui sacrifient de la place qu’ils ne possĂšdent pas.” Il avait prononcĂ© ce discours avec une voix puissante, afin que tout le monde puisse en bĂ©nĂ©ficier, les larmes aux yeux. Il descendit finalement du mĂ©tro, en jetant ces phrases qui planĂšrent dans le wagon silencieux comme un apprentissage Ă©lĂ©mentaire, destinĂ© Ă  tous : “Quand j’étais l’archĂ©type du bon petit citoyen, l’État me soutenait. C’est ce mĂȘme Ă©tat qui me tourna le dos une fois advenue ma chute dans la misĂšre. Ce n’est pas l’État qui m’a sauvĂ©, mais les rebus d’une sociĂ©tĂ© trop capitalisĂ©e, seuls, Ă  avoir l’empathie d’accueillir un enfant apeurĂ©, sans plus se soucier de leurs problĂšmes dĂ©jĂ  trop nombreux !”

Auteur : Leonardo Portacolone

3 rĂ©flexions sur “Le petit conte de la paix”

  1. Et hĂ©las, les protagonistes comme ca ne sont pas de purs produits d’imagination romanesques : ouvrez les yeux une fois, dans le mĂ©tro ou dans les rues et regardez !! La majoritĂ© des gens ne sont pas aveugles mais ne veulent simplement pas voir le tristre spectacle qui a lieu sous leurs fenĂȘtres, appliquant la thĂ©orie de l’autruche. Comme si tous ces destins brisĂ©s, laissĂ©s pour compte, allaient disparaitre si on les ignorait un peu plus.
    Merci pour ce conte…

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