Chris McCandless part pour la fin du monde
Chris McCandless était un adolescent comme des millions d’autres issus de l’aisée classe moyenne de l’Amérique reaganienne. Fils d’ingénieurs du domaine aéronautique, il menait une vie insouciante à Annandale, riche banlieue de Washington et, lorsqu’il eut terminé ses études avec brio, tout semblait dire qu’un avenir étoilé se dressait devant lui. Sauf que Chris avait un autre plan : il décida de se désinscrire du monde capitaliste, du moins pour un an ou deux.
Le changement de son mode de vie a été radical : à l’insu de tous, le protagoniste coupe les ponts avec ses proches, prend la personnalité de supertramp (vagabond) et, sous pseudonyme, part pour l’Ouest derrière le volant d’un Datsun qu’il se procure. En outre, les 24 000 dollars qu’il possédait ont été envoyés à une charité. Pendant deux ans, il a voyagé à travers les routes sauvages et rencontré des rebelles volontaires comme lui. Petit à petit, on se rend compte que les Etats-Unis ne s’apparentent pas forcément aux bien connus univers californiens ou newyorkais. Au contraire, ils se composent de milliers de microcosmes différents et sont habités par toutes sortes de personnes qu’on n’associerait pas forcément au Yankee stéréotypé. Le Colorado, le Dakota, tout ça Chris le voit de ses propres yeux et en est émerveillé puisque son esprit affamé de découvertes en tire profit : enfin il côtoye des aventuriers comme lui et, surtout, il absorbe la nature autour de lui.
Le 27 avril 1992, notre vagabond part pour son dernier périple, l’épreuve certifiante de sa quête spirituelle, après laquelle il pourra enfin revenir dans le monde réel. Il s’enfonce dans un territoire où seuls les plus opiniâtres résistent, une étendue qui a ôté la vie au plus persistants des arpenteurs. Mais en même temps, une région tellement convoitée par tous ceux qui, comme Chris, dévoraient les romans de Jack London et Henry David Thoreau. Chris, lui aussi attiré par cette force inexplicable que la Nature exerce sur les âmes romantiques, part seul pour la brousse d’Alaska. Il est seulement équipé d’un couteau, d’une tente, d’un sac de couchage… et de livres. Pour la nourriture, il se contente de 4kg de riz. Pour la suite, il chasserait le petit gibier avec sa carabine. Son argent, il le brûle. Cette escapade de plusieurs mois se termine de manière tragique.
Jon Krakauer (lui-même alpiniste expérimenté) n’entreprend pas tellement l’objectif de raconter les péripéties de Chris McCandless, mais de faire comprendre aux lecteurs les motifs du héros. Et oui, malheureusement, sa mort prématurée a suscité une critique désinvolte de la part de l’opinion publique. Il est toujours facile de traiter les voyageurs solitaires de fous inexpérimentés. Pire, on tend trop souvent à qualifier leurs décès de stupides, ce qui n’est qu’en partie vrai. Krakauer, tel un phare, jette une lumière sur le contexte, bien trop obscur pour les tabloïdes. Tout au long du livre, il démontre que Chris McCandless possédait bien plus de compétences de survie qu’on le pensait et que sa mort était le fruit d’une extrême malchance et non de négligeance.
Plus important sans doute, l’auteur étudie minutieusement le caractère et la vie de Chris McCandless en s’aidant d’un précieux artefact, son journal de voyage. Idéaliste et ascète, notre supertramp ne s’identifiait pas avec le monde autour de lui et rejettait totalement tout ce qu’on considère comme indicateurs du succès : les diplômes, l’argent, les dépenses consuméristes. De plus, on se rend compte que sa jeunesse était insouciante seulement d’apparence et donc, le jeune garçon a été imprégné par des traumatismes qui ont pu l’influencer dans ses décisions adultes. Enfin, des événenements précis datant de sa petite enfance pouvaient déjà annoncer son évasion. Tout ça pour finalement dire que Chris McCandless n’était vraiment pas comme les autres.
Ainsi, la composante principale du livre est avant tout psychologique, voire philosophique. Néanmoins, ce qui est respectable c’est que toute l’analyse psychologique ne sert pas à glorifier le héros, et l’auteur, en bon reporter, résiste à la tentation de tomber dans la subjectivité démesurée. L’objectivité n’existant pas, on sent qu’au fond du cœur, il éprouve une note de sympathie pour McCandless.
Ce qui frappe dans le Voyage au bout de la solitude est son caractère universel. Chacun peut en tirer quelque chose pour lui en s’interrogeant sur l’origine du “vrai’ bonheur, sur notre place dans la société, sur le succès vital supposé… L’histoire de Chris McCandless peut inspirer comme ce fut le cas de Sean Pean qui a réalisé un film basé sur l’histoire avec une merveilleuse bande originale composée par Eddie Vedder.
Je conseille ce livre à tous ceux qui souhaitent découvrir une manière de vivre une vie autrement, à tous les amoureux des romans d’aventure de Jack London tel que le Croc Blanc et enfin à tous ceux qui souhaitent découvrir une Amérique différente de celle qu’on présente dans les films.
S.F.
